L'IA a trouvé son unité de mesure : le parcours de golf ⛳️
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Entre le 18 et le 29 juin, la Belgique a compté 1 222 décès en excès . Une surmortalité de 39 %, plus de la moitié des victimes avaient 85 ans ou plus. Chiffres provisoires, précise le ministère de la Santé, qui qualifie ce niveau de surmortalité de sans précédent pour une canicule dans le pays. J'ai passé ces deux semaines-là comme tout le monde ici: volets fermés à onze heures, ventilateur, et ce réflexe nouveau de regarder la météo comme on consulte un bulletin de risque.
Le 30 juin, au milieu de cette même vague de chaleur, Google publiait son onzième rapport environnemental . Amazon avait sorti le sien quelques jours plus tôt. J'ai lancé Claude sur la balle: il a plongé dans les tableaux à bras raccourcis. Pages 93 à 96 chez Google, page 46 chez Amazon. Vingt minutes de lecture.
Ce que disent les tables
Google a consommé 43,6 térawattheures d'électricité en 2025, dont 42,4 pour ses data centers. C'est une hausse de 37 % en un an — la plus forte croissance de charge de son histoire, écrit l'entreprise — et un doublement exact depuis 2022. Pour situer: la Grèce entière consomme environ 48 TWh par an selon les données de l'AIE.
Côté eau, les prélèvements atteignent 14 689 millions de gallons, environ 55 millions de mètres cubes, dont 41 réellement consommés. Google propose lui-même la conversion: de quoi irriguer 73 parcours de golf pendant un an dans le sud-ouest américain. Je n'invente rien, la comparaison figure page 35 du rapport complet . Le golf comme étalon de l'intelligence artificielle, il fallait y penser.
Et puis il y a l'autre échelle, celle que Google préfère mettre en avant depuis sa publication technique d'août 2025 sur l'impact environnemental de l'inférence : le prompt Gemini médian coûte 0,24 wattheure et 0,26 millilitre d'eau. Cinq gouttes. Les deux chiffres sont vrais, audités, publics. Cinq gouttes multipliées par des milliards d'utilisateurs font 73 golfs. Tout se joue dans le choix de l'échelle qu'on vous montre.
L'architecture des périmètres
Le rapport Google annonce fièrement une baisse de 2 % des émissions opérationnelles. Trois notes de bas de page plus loin, on apprend que « opérationnel » désigne les scopes 1 et 2 en comptabilité market-based — et que les émissions de la chaîne d'approvisionnement, elles, ont bondi de 25 % sur la même année. L'entreprise mesure aussi ses progrès climatiques avec un indicateur maison, l'empreinte « ambition-based », un périmètre qu'elle a elle-même défini et qui exclut une partie du scope 3. Quand Google affirme que ses produits ont permis d'éviter trois fois ses propres émissions, c'est de cette empreinte-là qu'il parle.
Amazon offre la version la plus condensée du mécanisme. Page 5 de son rapport, la table des objectifs. Ligne 1: atteindre le net-zéro carbone d'ici 2040. Colonne progrès: 65,28 millions de tonnes de CO₂e en 2023, 69,55 en 2024, 80,85 en 2025. L'objectif descend, les chiffres montent — plus 16 % en un an, plus 58 % depuis 2019. Les émissions liées à l'électricité achetée font +34 %. Et le rapport le reconnaît en toutes lettres: l'IA peut augmenter la demande en énergie et en eau des data centers, selon ses propres termes. Cette table de données est en page 46 d'un document qui en compte 51, après quarante pages d'engagements, de certifications et de projets de reforestation.
Rien de tout cela n'est caché. C'est publié, vérifié par des auditeurs tiers, téléchargeable. Simplement, l'architecture éditoriale de ces rapports fait le pari — statistiquement gagnant — que vous lirez le communiqué et pas la table.
Le réseau, lui, ne lit pas les communiqués
Pendant que les rapports paraissent, les ingénieurs regardent ailleurs. Dans une tribune publiée par IEEE Spectrum le 3 juillet, le stratège Matt Hasan déplace la question: le problème n'est pas seulement combien d'électricité l'IA consomme, mais comment. L'entraînement des modèles synchronise des milliers de processeurs qui démarrent et s'arrêtent ensemble, créant des variations de charge par paliers, en quelques millisecondes. Les énergies renouvelables ont habitué les réseaux à une volatilité côté production; l'IA en ajoute une côté demande. Et les réseaux se planifient en années quand les data centers poussent en trimestres. L'auteur ne fournit aucune mesure chiffrée de ces fluctuations — il le reconnaît — mais le mécanisme qu'il décrit rejoint la trajectoire que documente le rapport Energy and AI de l'Agence internationale de l'énergie : 415 TWh consommés par les data centers en 2024, environ 1,5 % de l'électricité mondiale, et plus du double attendu d'ici 2030.
L'Australie, elle, commence à poser la question à voix haute: sur cinq experts interrogés par The Conversation début juillet, trois se prononcent pour une pause dans la construction de nouveaux data centers, le temps que la régulation rattrape. Le pays en compte environ 160.
Et la contestation ne se limite plus aux panels d'experts. Aux États-Unis, Data Center Watch a recensé 18 milliards de dollars de projets bloqués et 46 milliards retardés par des oppositions locales entre mai 2024 et mars 2025 — une opposition bipartisane, portée à 55 % par des élus républicains. Au Bourget, en Seine-Saint-Denis, une pétition a réuni près de 18 000 signatures — plus que la commune ne compte d'habitants — contre un data center qui consommerait plus du double de l'électricité de la ville entière, dans un secteur où La Courneuve et Dugny alignent déjà plus de 200 groupes électrogènes. On peut classer tout ça au rayon « pas dans mon jardin ». On peut aussi y entendre un calcul plus froid: un data center met des années à sortir de terre, mais une fois branché, sa consommation d'eau et d'électricité s'installe pour des décennies. La fenêtre où le choix existe, c'est avant le premier coup de pelle.
Google écrit, dans son propre rapport, que sa « construction d'infrastructure IA s'accélère plus vite que le réseau ne se décarbone » (je traduis de l'anglais). C'est la phrase la plus honnête des 117 pages. Elle dit exactement où nous en sommes: la machine grandit plus vite que le système qui la porte, et la comptabilité qui devrait permettre d'en juger est devenue une discipline d'interprétation des périmètres.
Je ne crois pas au procès de l'IA en tant que telle — j'en utilise tous les jours, y compris pour vérifier chaque chiffre de ce billet. Je crois en revanche que l'été 2026 restera comme le moment où ces deux courbes se sont croisées en public: celle des morts de chaleur qu'on compte a posteriori, et celle des térawattheures qu'on annonce au futur. Les deux sont désormais dans des documents officiels, à quelques pages d'intervalle de leurs communiqués respectifs.
Et maintenant?
🤘 Armer les enquêtes publiques avec les tables des industriels. Les collectifs comme celui du Bourget se battent aujourd'hui sur le bruit, l'air et les groupes électrogènes. Les rapports environnementaux leur offrent une seconde ligne d'attaque: les données d'eau et d'électricité y figurent, auditées par des tiers, jusqu'au rendement énergétique de chaque site (page 95 chez Google). Une alliance entre habitants, journalistes locaux et chercheurs suffit à transformer chaque enquête publique en séance de lecture de ces tables.
On saura que ça marche quand les avis d'enquête citeront les pages des rapports environnementaux plutôt que les plaquettes des promoteurs.
✊ Conditionner les permis à la transparence par site. Pas besoin d'interdire: exiger, avant le premier coup de pelle, la publication annuelle de la consommation d'eau et d'électricité de chaque installation, en unités comparables, avec des plafonds opposables. Google écrit déjà structurer ses contrats d'énergie pour couvrir 100 % des coûts de l'électricité qu'il consomme — chiche: que les communes l'inscrivent noir sur blanc dans les permis.
On saura que ça marche quand un permis de data center comportera des plafonds annuels d'eau et d'énergie, publiés et vérifiables.
💪 Prendre les vingt minutes. Ouvrir un de ces PDF, aller à la table, noter trois chiffres et leur numéro de page. C'est la version numérique du contrôle citoyen des comptes publics: chaque chiffre paginé cité dans un conseil municipal ou un débat déplace la conversation du communiqué vers la donnée.
On saura que ça marche quand « page 46 » fera partie du vocabulaire des réunions publiques.
Ces pistes ne sont pas des recettes toutes faites, mais des points d'entrée pour repenser nos systèmes numériques selon une logique de liberté positive: non pas limiter, mais augmenter nos capacités collectives d'action.
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