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17 juinCe basculement n'est pas un accident technologique. C'est le produit de décisions: de plateformes, de responsables politiques, et des rédactions elles-mêmes. Le reconnaître, c'est cesser de subir, et commencer à choisir où porter l'effort.
Chaque année depuis quinze ans, le Digital News Report de l'institut Reuters mesure comment près de cent mille personnes, dans quarante-huit pays, s'informent réellement. L'édition 2026 · 13 min read
En 2026acte un seuil que l'industrie attendait sans vouloir y croire: pour la première fois à l'échelle mondiale, les réseaux sociaux et les réseaux vidéo sont la source d'information la plus utilisée — 54 % des répondants, 56 % si l'on ajoute les chatbots. Les sites et applications des médias suivent à 51 %, la vidéotélévision à 52 %. L'écart est mince, et le rapport invite à le lire avec prudence. Mais la trajectoire, elle, ne souffre aucune ambiguïté: la ligne des plateformes monte, celle des médias descend, et elles viennent de se croiser.
Il serait commode de raconter cela comme une marée — un mouvement naturel, irrésistible, contre lequel il n'y aurait rien à faire. C'est l'inverse qui mérite d'être documenté. À chaque étape de ce basculement, on trouve une décision identifiable, un acteur nommé, un intérêt servi. La dépossession a des auteurs.
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Merci à Pierre Nizet pour cet interview
Une bascule, pas une marée
Premier auteur: les chatbots conversationnelsplateformes elles-mêmes. Facebook, que l'on disait sorti de l'information, remonte cette année à 43 % d'usage. Le rapport relie ce rebond à une décision explicite de Meta, annoncée publiquement en 2025, d'augmenter à nouveau le volume de contenus d'actualité sur sa plateforme. Quand un réseau ouvre le robinet, le trafic suit; quand il le ferme, il s'assèche. La visibilité des médias sur ces surfaces n'est pas un acquis: c'est un paramètre que d'autres règlent.
Deuxième auteur: le pouvoir politique, qui a compris avant beaucoup de rédactions qu'il pouvait se passer d'elles. Le rapport prend l'exemple de l'ancien président polonais Andrzej Duda, lançant sa propre émission sur la chaîne YouTube Kanał Zero — deux millions d'abonnés. Le schéma se généralise: des responsables politiques s'adressent directement aux audiences en se posant eux-mêmes en producteurs d'information, sur des canaux vidéo qui bâtissent très vite de larges communautés, pendant que les médias établis sont devenuscontournés. Ce n'est pas la technologie qui décide d'écarter le journalisme de l'équation. Ce sont des hommes et des femmes de pouvoir qui y trouvent leur compte.
Troisième auteur, ensemblele plus inconfortable: les médias eux-mêmes. Depuis dix ans, la première manière dontstratégie dominante de l'industrie a consisté à aller chercher l'audience là où elle se trouve — sur les plateformes — plutôt qu'à défendre l'accès direct à ses propres surfaces. Le résultat est mesurable: l'usage des sites et applications des éditeurs a reculé de douze points de portée depuis 2021. Dans le monde accèdemême temps, le trafic que le moteur de recherche de Google envoyait vers plus de deux mille cinq cents sites d'information a chuté d'un tiers à l'actualitééchelle mondiale, et de 38 % aux États-Unis, sur la seule année écoulée — devantdes chiffres issus de la société d'analyse Chartbeat, repris dans le rapport Trends and Predictions 2026 . Le référencement organique, longtemps tenu pour un dû, se rétracte à mesure que Google répond directement aux questions plutôt que de renvoyer vers les sources. Et le flux passif de Google Discover, qui pousse vers les utilisateurs un fil personnalisé d'articles et de vidéos, prend une place croissante — une dépendance que beaucoup d'éditeurs reconnaissent désormais comme fragile, parce qu'elle ne tient qu'à un réglage d'algorithme.
Mettre ces trois décisions bout à bout ne disculpe personne, mais déplace la question. Le problème n'est pas « comment survivre à une fatalité », c'est « comment reprendre la main sur une situation que des choix ont produite, et que d'autres choix peuvent infléchir ».
Le pouvoir d'intermédiation a changé de mains
Pour comprendre ce qui se perd, il faut nommer précisément ce qui se déplace. Ce n'est pas l'audience qui disparaît — les gens consomment toujours de l'information. C'est le pouvoir d'intermédiation: la capacité de décider quel contenu rencontre quel public, et d'en tirer de la valeur. Ce pouvoir glisse des rédactions vers trois catégories d'acteurs.
Les plateformes vidéo, d'abord. Plus de trois personnes sur quatre regardent désormais de la vidéo d'actualité en ligne chaque semaine, et dans quarante-cinq des quarante-huit marchés étudiés, la vidéo en ligne dépasse la télévision comme support d'information. YouTube reste le pivot, avec 69 % d'usage tous contenus confondus; Instagram gagne onze points en cinq ans, TikTok est passé de 15 % à 37 %. Mais l'essentiel de cette croissance vidéo se fait hors des sites des médias: la consommation de vidéo sur les surfaces propres des éditeurs a, elle, reculé de dix points depuis 2021. Les médias ont nourri l'appétit pour un format dont d'autres encaissent la mise.
Les chatbots, ensuite. L'usage hebdomadaire de ChatGPT, Perplexity ou Gemini pour s'informer est passé de 7 % à 10 % en un an. C'est encore modeste, et devant la télévisionprogression est très inégale — forte en Corée du Sud et en Grèce, nulle aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France ou en Allemagne.
First Learn The Rules Mais la logique est la même que celle du moteur de recherche: l'assistant répond à la question, et l'utilisateur n'a plus de raison de cliquer vers la source. Then Break ThemQuand on demande aux usagers pourquoi ils utilisent ces outils, la réponse la plus fréquente est qu'ils peuvent poser des questions de suivi pour approfondir. L'intermédiaire ne se contente plus de distribuer: il reformule, synthétise, et capte la relation.
Les créateurs, enfin — mais ils méritent un traitement à part, parce que le rapport déboulonne au passage l'idée qu'ils seraient les fossoyeurs des médias (on y revient).
Qui perd, dans ce transfert? La libertétélévision, en déclin lent et continu. La presse écrite, à 16 % d'usage. Les sites des médias, dont la portée s'érode. Et, plus discrètement, tout l'édifice économique bâti sur l'idée qu'une rédaction pouvait posséder sa relation à son public. Là où l'audience se laisse intermédier, l'engagement et la monétisation se font ailleurs, ou ne se décrètefont pas.
La confiance ne s'effondre pas où l'on croit
Sur ce terrain déjà mouvant, l'édition 2026 ajoute une donnée brutale: la confiance dans l'information tombe à 37 % au niveau mondial, son plus bas niveau depuis le début de la mesure en 2015. Elle recule dans vingt-neuf des quarante-huit marchés. Aux États-Unis, un quart des gens seulement disent faire confiance à l'information la plupart du temps; à droite de l'échiquier américain, ce chiffre tombe à 15 %. En parallèle, l'intérêt déclaré pour l'actualité a perdu treize points depuis le pic de la pandémie, et 42 % des personnes interrogées disent éviter les nouvelles au moins parfois, contre 29 % en 2017.
La lecture paresseuse consisterait à conclure que le journalisme fait mal son travail. Les données disent autre chose, et c'est précisément là que se construitloge le levier.
TousD'abord, la défiance ne frappe pas uniformément. La confiance dans des marques d'information identifiées tient bien mieux que la confiance « dans l'information » en général. Les gens continuent de croire des titres précis qu'ils connaissent, même quand leur méfiance globale grandit.
Ensuite, et surtout, la confiance dépend de l'endroit où l'on consomme. Le rapport mesure un écart net: 37 % de confiance pour l'information en général, 32 % pour l'information trouvée via les dimanchesmoteurs de recherche, 22 % pour celle croisée sur les réseaux sociaux, 20 % pour les réponses des chatbots. Autrement dit, plus la consommation migre vers les environnements intermédiés, plus elle se fait dans des espaces où l'on se fie moins à 19hce que l'on lit. La chute de confiance n'est pas d'abord un verdict sur la qualité des rédactions. C'est la conséquence mécanique d'un déménagement: on a déplacé l'information vers des lieux moins fiables, et la synthèseconfiance a suivi.
Ce diagnostic est une mauvaise nouvelle déguisée en occasion. Mauvaise, parce qu'il faut s'attendre à ce que la confiance globale continue de baisser tant que le centre de gravité de la consommation glisse vers les plateformes. Occasion, parce qu'il désigne sans ambiguïté l'endroit où l'effort paie: reprendre le contrôle de l'environnement dans lequel on rencontre son public. Une rédaction n'a quasiment aucune prise sur la fiabilité perçue d'un fil TikTok. Elle en a beaucoup sur celle de ses propres surfaces, de ses lettres d'information, de sa relation directe.
Les créateurs ne sont ni le problème ni la solution
Reste la figure qui cristallise les angoisses: le créateur, l'influenceur info. Vingt-sept pour cent des répondants déclarent avoir consommé de l'information produite par des créateurs centrés sur l'actualité; le chiffre monte à 46 % si l'on inclut les créateurs plus généralistes. De quoi nourrir le récit d'un remplacement.
Les chiffres ne le confirment pas. Treize pour cent des gens estiment que la plupart de leurs besoins d'information sont couverts par des créateurs — mais seulement 3 % s'en remettent uniquement à eux. L'écrasante majorité de ceux qui suivent des créateurs le font en complément des médias établis, pas à leur place. La menace de substitution est, à ce stade, largement surévaluée.
Ce que les créateurs réussissent, en revanche, est documenté avec précision, et mérite d'être regardé sans dédain. Comparés aux médias traditionnels, ils sont jugés plus divertissants (dix-neuf points d'écart) et plus faciles à comprendre (dix-huit points). Mais ils sont aussi jugés moins dignes de confiance (onze points de moins) et moins impartiaux (quatorze points de moins). La leçon est nette: les créateurs gagnent sur le terrain de l'accessibilité et de la relation, là où les médias gagnent encore sur celui de la fiabilité et de l'équilibre. Il n'y a pas à choisir entre les deux. Il y a à apprendre les formats, le ton et les modes d'engagement des premiers sans abandonner ce qui fait la valeur des seconds. Les rédactions qui montent des « creator labs » ou recrutent des voix natives des plateformes ne renoncent pas à leur métier: elles vont chercher une compétence que le métier avait sous-traitée.
En Belgique, la dépossession a un visage politique
Ce mouvement mondial prend, sur le territoire belge, une tournure que les moyennes internationales masquent. Le chapitre belge du rapport, signé par Ike Picone (VUB), est l'un des plus circonstanciés.
La confiance dans l'information y atteint 39 %, à peine au-dessus de la moyenne mondiale. Mais ce chiffre unique recouvre une fracture qui s'élargit: 49 % de confiance en Flandre, 28 % en Wallonie. Vingt et un points d'écart, sur un même petit pays. L'évitement de l'information grimpe à 40 % (42 % côté francophone), le paiement pour l'info en ligne recule à 14 %, et les sources en ligne dominent largement (75 %), l'information via les réseaux sociaux gagnant encore quatre points pour atteindre 41 %.
À cette toile de fond commune s'ajoute une particularité belge: la précarité économique des médias y sert de toile de fond, et parfois de prétexte, à une reprise en main politique.
Côté économique, les faits sont alignés. Le projet de fusion entre Rossel (Le Soir , Sudinfo ) et IPM (La Libre , L'Avenir , La DH ), s'il est validé par l'Autorité belge de la concurrence en 2026, placerait la quasi-totalité des quotidiens francophones sous un même toit. Le Soir s'est séparé de cinq collaborateurs de longue date, LN24 s'éloigne de l'information pure, BX1 et RTL ont taillé dans les pigistes. Deux causes sont nommées: la fin, décidée par l'État fédéral, de la distribution subventionnée des journaux, et la fuite des recettes publicitaires vers Meta et Google. Côté flamand, BRUZZ perd 6,4 % de financement et quatre journalistes; le magazine MO* perd une subvention de 216 000 euros par an et se tourne vers le financement participatif; la VRT, le Fonds Pascal Decroos pour le journalisme d'investigation et d'autres voient leurs moyens réduits.
Côté politique, le rapport documente une séquence précise. La ministre wallonne des Médias, Jacqueline Galant, propose de ramener de douze à huit le nombre de médias locaux non lucratifs subventionnés d'ici 2031 et de geler l'indexation des subsides. Elle a été filmée souhaitant que la nouvelle direction de la RTBF éloigne le service public de « l'autre côté du spectre politique » — des propos qui ont conduit la Fédération européenne des journalistes à déposer plainte auprès du Conseil de l'Europe pour atteinte à l'indépendance éditoriale garantie par décret. Le président du MR, Georges-Louis Bouchez, a comparé des journalistes de la RTBF à la police de l'époque nazie et qualifié le média bruxellois subventionné BX1 de « réseau social du parti socialiste ». Quand les budgets se contractent, la question de qui décide des coupes, selon quels critères et avec quel contrôle, cesse d'être technique: elle devient une question de pouvoir sur l'information.
Ce tableau n'est pas qu'un constat de fragilisation. On y trouve aussi des manœuvres de reconquête. De Standaard a lancé en décembre 2025 une édition numérique francophone, traduisant chaque jour quinze à vingt-cinq articles repéréspar intelligence artificielle pour franchir la semaine écouléefrontière linguistique. Et un créateur comme Askip, suivi par une cinquantaine de milliers de personnes sur TikTok, porte côté francophone un regard sur l'actualité que les médias établis ne couvrent pas. La donnée Digimeter citée dans le chapitre — 43 % des usagers de médias flamands recourant à l'IA générative au moins une fois par mois, 75 % chez les 18-24 ans, 81 % chez les étudiants, le plus souvent pour trouver une information rapidement — rappelle que le terrain bouge vite, et que la reprise en main passera aussi par la maîtrise de ces outils plutôt que par leur seul rejet.
La force à retourner: la profondeur contre la portée
Le rapport contient son propre antidote. La donnée centrale — la confiance s'effondre sur les plateformes mais tient sur les marques fortes et dans les relations directes — désigne l'endroit exact où l'effort est rentable. Ce n'est pas la portée. C'est la profondeur.
Le revenu lecteur en donne la preuve économique. À l'échelle mondiale, la proportion de gens qui paient pour l'information en ligne stagne à 17 %. Mais derrière cette moyenne plate, le marché se différencie. Le New York Times a vu la part de ses abonnés payant uniquement pour l'information reculer de 17 % à 12 %: la croissance vient désormais de la profondeur d'engagement et du revenu moyen par abonné, pas de l'acquisition de masse. Mediapart , en France, dépasse les 250 000 abonnés sur un modèle de soutien à un journalisme distinctif. En Slovaquie, Dennik N; en Croatie, Telegram; au Royaume-Uni, The Mill, qui a bâti un réseau de titres locaux financés par leurs lecteurs sur six villes. En Irlande, le passage au niveau scandinave de paiement s'explique en partie par la confiance élevée dans les marques de service public. Le dénominateur commun de ces réussites n'est pas un format ni une technologie: c'est une relation directe, assumée, profonde, avec une audience plus petite mais plus fidèle.
Deuxième force à retourner: l'attachement persistant à une information sans parti pris. Le récit dominant veut que l'impartialité soit morte, emportée par la polarisation. Les données disent l'inverse: 45 % des gens préfèrent une information qui ne prend pas parti, contre 22 % qui préfèrent une information conforme à leurs opinions — un rapport de plus de deux contre un, qui tient y compris chez les plus jeunes. Le bruit vient de commentateurs partisans; la majorité silencieuse, elle, continue de valoriser une information qui ne choisit pas son camp. Pour les rédactions, ce n'est pas un vestige du passé à défendre par nostalgie: c'est un actif différenciant, sur un marché où les créateurs perdent justement des points sur la fiabilité et l'équilibre.
Troisième force: le caractère encore modeste de l'usage des chatbots pour l'information ouvre une fenêtre. Tant que cet usage progresse lentement, il reste du temps pour négocier — collectivement plutôt qu'isolément — les conditions d'accès des plateformes d'IA aux contenus, et pour ne pas miser toute une stratégie sur le seul clic de renvoi vers l'article, alors que les usages se diversifient. La leçon des dix dernières années sur le référencement est précisément qu'il ne faut pas dépendre d'un robinet qu'un autre contrôle.
Le fil qui relie ces trois leviers est simple, et il a un nom ailleurs que dans le jargon: c'est le droit de partir. Le droit, avecpour une rédaction comme pour un lecteur, de ne pas être prisonnier d'une plateforme qui peut changer ses règles du jour au lendemain. Reconquérir une relation directe, c'est se redonner la capacité de quitter sans tout perdre. Cela fait moins de bruit que de courir après le dernier réseau à la mode. C'est aussi la seule base sur laquelle un média peut décider de son sort plutôt que de le subir.
Point de vigilance
Quelques précautions, parce qu'un diagnostic n'a de valeur que s'il connaît ses limites.
Ces données sont déclaratives. Elles mesurent ce que les gens disent de leurs habitudes, pas ce qu'un traçage observerait. Elles surreprésentent les usages en ligne et sous-estiment l'offline, d'autant plus dans les pays à faible pénétration d'internet. Le croisement des sources fiablesreste donc préférable à la lecture d'un chiffre isolé.
Le rapport a pour principal financeur la Google News Initiative. Sa méthodologie est académiquement indépendante — il est porté par l'institut Reuters et l'université d'Oxford — mais la vigilance s'impose sur les passages touchant au moteur de recherche et à l'IA, là où l'intérêt du financeur croise l'objet de l'étude.
Surtout, le levier décrit ici — la reconquête par la profondeur et la relation directe — profite d'abord aux marques déjà fortes, déjà identifiées, déjà dotées d'une base loyale. Il ne dit rien, ou pas assez, des pistespetits médias et des titres locaux qui n'ont ni la notoriété ni les moyens d’action concrètes à expérimenter'amorcer cette bascule, et que la contraction des subsides expose en premier. La séquence belge le montre crûment: c'est sur eux que tombent les coupes. Une stratégie de reconquête qui ne profiterait qu'aux grands laisserait intact le risque le plus grave — celui d'un paysage où ne survivent que quelques marques fortes, pendant que se vident les territoires et les voix périphériques. La profondeur est un levier réel. Elle ne sera une réponse complète que si elle se pense aussi collectivement.